A Kinshasa, de ″petits″ pasteurs sans église prêchent la Bible aux passagers des bus. Une manière de gagner leur vie pour des jeunes ou des chômeurs que tous n'apprécient pas.

Bondé de monde, le bus jaune “Congo Bus” avance péniblement sur le boulevard Lumumba à Kinshasa, plombé par des embouteillages matinaux. Une voix s’élève soudain au milieu des passagers. “Gloire à Dieu”. Comme s’ils n’attendaient que cela, ceux-ci répondent en chœur “Amen”. Encouragée, la voix sortie de la foule renchérit : “Que celui qui aime Jésus, l’acclame”. Les acclamations fusent de partout. “Chers frères et sœurs, je vous prie d’accueillir avec honneur le pasteur David”, annonce alors un bonhomme au milieu du bus.
Vestes à rayures blanches, chemise bleue à col blanc assortie de cravate, le pasteur David, un jeune trentenaire, se lève sous les ovations.

“Bien-aimés, ce matin, Dieu a un plan pour vous, attaque-t-il aussitôt. Je sais que les temps sont difficiles, mais au nom de Jésus, votre infortune va se transformer en fortune… Aujourd’hui, je vous promets, Dieu va résoudre tous vos problèmes”.

Après une trentaine de minutes de sermon, entrecoupé de prières, chants et louanges, Pasteur David passe à l’étape suivante : la collecte des offrandes. “Dieu a dit que son serviteur vivra du soutien des croyants. Je vous exhorte donc à soutenir l’œuvre de Dieu, convie-t-il. Ne ménagez pas votre générosité. Donnez et Dieu multipliera vos offrandes au centuple.” Pour des passagers qui ne souhaitent qu’à bien gagner leur journée de travail, un petit billet donné à celui qui vous promet monts et merveilles n’est jamais perdu. Mais cela ne convainc pas tout le monde.

“Ces prétendus évangélistes exagèrent. Sous prétexte de prêcher, ils courent en réalité après l’argent”, déclare un passager assis à côté du conducteur du bus.

Offrandes non négligeables
Des milliers de sectes appelées ″Eglises du réveil″ prétendant apporter des solutions miracles à la misère des gens ont vu le jour ces dix dernières années. Dans la capitale, Kinshasa, ce phénomène a aujourd’hui dépassé les bornes des églises. Les prêches se déroulent partout : dans la rue, les marchés, de plus en plus dans les bus…

“Le long des trajets, ils organisent un culte complet au mépris du droit à la différence cultuelle ou encore à la tranquillité de certains passagers”, observe Jean-Pierre Kashala, un enseignant qui supporte mal les perturbations qu’occasionnent ces cultes ambulants. “Généralement, ils n’ont d’évangélistes que la Bible qui ne les quitte jamais et un certain bagout”, avance Charles Mpoyi, sociologue.

En fait, comme le témoigne Adrien Konde, un chauffeur de bus qui voit ces pasteurs ambulants défiler à longueur de journées, nombre d’entre eux sont bien organisés. ″Certains sont abonnés aux bus à bord desquels ils prêchent, dit-il. A la fin de leur activité, vers 9 heures du soir, ils versent une commission sur les recettes (Ndlr : offrandes) au chauffeur et à son équipage”. Des offrandes qui peuvent atteindre, selon Adrien, 50 à 100 $ la journée. Soit en moyenne le salaire mensuel (69 $) d’un enseignant congolais.

Au nom de la liberté…
L’évangélisation ambulante est ainsi devenue une activité très lucrative pour ces personnes qui ne peuvent, seules, monter leur petite église dans un coin de rue, comme on en voit partout à travers la ville. Elles opèrent ainsi plus facilement, sautant d’un bus, d’une rue ou d’un marché à l’autre…”Ouvriers au chômage, jeunes sans débouchés ou mineurs, ils soutiennent généralement avoir reçu le Saint-Esprit”, relève Charles Mpoyi. Une situation que déplore Yves Ngoy, un pasteur baptiste, diplômé d’une école de théologie en Côte d’Ivoire.

“Aujourd’hui, n’importe qui peut se lever le matin, entrer dans un bus Bible en main ou se rendre dans une place publique pour prêcher. Ça banalise l’évangélisation”, regrette-t-il. Ce pasteur qui a six ans d’études théologiques derrière lui, n’admet pas que des gens sans formation se proclament évangélistes, ″rien que pour se faire de l’argent”. “L’Etat doit mettre de l’ordre”, suggère-t-il.

Mais dans un pays où la liberté de religion est consacrée par la Constitution, ce n’est pas une mince affaire. “Comment empêcher ces évangélistes ambulants d’exercer leur droit constitutionnel”, se demande un fonctionnaire de la direction des cultes du ministère de la Justice. Il rappelle qu’en août 2007, le gouvernement mis en place après les élections avait subordonné le fonctionnement des Eglises au respect de certaines conditions : se mettre en règle avec la loi sur les ASBL; avoir les titres requis pour fonder une Eglise; exercer le culte…sans gêner l’ordre public et les droits d’autrui, etc. “Mais quelques unes avaient vite fait d’attaquer cette décision devant la justice”, fait observer le fonctionnaire. Un vrai dilemme pour les autorités.

Syfia

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