26-08-2004
(Syfia - ICm) Pour défendre leur patrie, ils ont été blessés ou sont restés invalides mais ces militaires congolais sont aujourd'hui abandonnés sans soins et sans moyens. Rien qu'à Kinshasa, on en dénombre près de 4000.
Les Kinois, habitants de Kinshasa, ont un humour noir. Depuis près de deux ans ils appellent "Blessés de guerre" les vieux billets sales et déchiquetés de la monnaie nationale, le franc congolais. L’image, forte, ne devrait pourtant pas faire rire. Elle renvoie, en effet, à ces soldats qu’on voit circuler à travers les rues de la capitale congolaise, en tenue militaire, un peu dépenaillés. Blessés au champ de guerre, ils ont perdu une jambe, une main, un œil… La guerre les a rendus invalides. Pour vivre aujourd’hui, ils ne semblent plus avoir d'autre choix que mendier.
« C’est Kabila père qui nous a fait venir à Kinshasa pour y recevoir des soins », explique Néné Mawanga, 43 ans, qui a perdu une jambe lors des combats de Kisangani. Il avait été touché par l’explosion d’une grenade. L’air désabusé et s’appuyant sur ses deux béquilles, il ajoute : « A l’hôpital du camp militaire Kokolo où nous avons été acheminés, nous achetons nous-mêmes nos médicaments… ». Néné a en effet combattu dans les rangs de l’Afdl, l’ancienne rébellion du défunt président Laurent-Désiré Kabila qui a conduit à la chute de Mobutu en 1997.
Agé aujourd’hui de 55 ans, Miche Yava a combattu lors de guerre déclenchée en août 1998 dans l’armée gouvernementale. Il faisait partie du contingent qui a contré l’offensive lancée sur Kinshasa par les troupes rwandaises, après leur débarquement surprise sur la base militaire de Kitona, dans la province du Bas-Congo. Amputé d’un bras après avoir été touché durant la bataille, il déclare la voix rageuse : « Nous sommes obligés de quémander pour survivre. Beaucoup parmi nous meurent par manque de médicaments et d’argent. Ce que nous percevons auprès des âmes généreuses nous permet d’acheter des médicaments afin de nous faire soigner… »
Carences de soins et de nourriture
Les différents conflits armés qui ont sévit ces dernières années en RD Congo ont fait, de manière directe ou indirecte 3,5 millions de morts, selon des chiffres généralement admis. Personne ne sait cependant combien de blessés ces guerres ont laissé derrière elles à travers tout le pays. Rien que dans la capitale, la Division des handicapés et invalides de guerre (Dhig) en a recensé 3 646.
Une centaine de ces victimes de guerre sont hébergées, avec leurs familles, au foyer de la Division des œuvres sociales militaires, dans une promiscuité étouffante. « Il n’y a pas à proprement parler de place fixe pour héberger les blessés, dont les 2/3 ont contracté leurs blessures lors de la guerre de libération sur différents fronts à l’Est », explique le major Calvin Kilumbu Kulia de la Dhig.
Repartis selon les cas dans différents hôpitaux de Kinshasa (Cliniques universitaires, Clinique Ngaliema, Hôpital général de Kinshasa, Centre de santé du camp militaire Kokolo...), les soldats blessés y reçoivent les soins qu’on peut leur assurer. Les moins chanceux sont à la cité, pris en charge par leurs familles. Au centre du camp militaire Kokolo, leur pavillon assez délabré n’est pas parmi les mieux lotis. « Ici, nous n’avons ni matelas ni couverture, et nous mourrons de faim avec nos familles… », raconte un des blessés, qui dénonce les détournements fréquents des quelques rares dons des ONG et des œuvres caritatives.
Devant l’immensité des problèmes de prise en charge de ces malades, les responsables de la Direction des œuvres sociales militaires (Dosm), dont dépend la Dhig, ne se voilent pas la face. « Notre seule volonté de soigner les soldats blessés ne suffit pas, affirme le major Calvin Kilumbu. Nous essayons, dit-il, d’intervenir dans la mesure de nos moyens. Mais nous sommes limités devant la carence des médicaments et équipements dans les hôpitaux où sont acheminés les blessés… » Un nouveau centre de santé a néanmoins été construit pour les blessés graves, dans le camp militaire Ceta (Centre d’entraînement des troupes aéroportées).
"La guerre est une mauvaise chose…"
Autre gros problème : l’alimentation de ces soldats aujourd’hui handicapés et invalides. Chaque mois, la Division sociale du ministère de la Défense nationale leur distribue une ration alimentaire, "selon les effectifs et par grammage". Ils reçoivent notamment un sac de riz de 100 kg par groupe de 10 personnes. « Nous faisons nos calculs sur la base de ce que peut consommer individuellement un blessé de guerre par mois », précise un des responsables de la division. Mais les blessés, eux, ne semblent visiblement pas satisfaits. Ce qui les pousse donc vers la rue.
Mais, dans leur quête d'aumône, certains développent des comportements d’agressivité. Pour avoir combattu pour la Nation au risque de leur vie, ils estiment être dans leur bon droit en demandant de l’argent, surtout dans les magasins et boutiques. Ce que n’approuve pas le chef de division de la Dhig, le major Calvin. « Les blessés de guerre sont soumis au strict respect du règlement militaire, réagit-il sur un ton ferme. Tout déviationnisme doit par conséquent être sanctionné avec la dernière énergie. »
Les blessés qui vivent au foyer de la Division des œuvres sociales militaires essayent cependant de se recréer une vie. S’ils ne sont pas dans la rue, ils passent leur temps à jouer aux cartes ou à écouter une musique souvent tonitruante, diffusée par une radiocassette. Ils refusent de se souvenir des drames vécus au front. « La guerre est une mauvaise chose. J’ai failli y laisser ma peau… », lance Patou Boenge, 38 ans, amputé d’une jambe et qui ne tient debout que grâce à une béquille.
Alain Diasso