29-07-2004
Très déçues d’être peu représentées dans les Institutions actuelles du pays, les femmes congolaises veulent avoir plus de voix au chapitre. Pour ce faire, elles ont adopté une Charte quasi révolutionnaire à l’issue d’un séminaire sur le ″Leadership féminin″, organisé fin juin 2004 à Kinshasa. A travers cette Charte, elles s’engagent à lutter pour la bonne gouvernance et la démocratie, à combattre la corruption notamment lors des élections, à participer au scrutin en candidates compétentes, intègres et de bonne moralité… Des vrais défis ! Militante féministe au sein de Cause Commune, une plate-forme d’une trentaine d’associations féminines, Mme Georgette Biebie Songo nous parle de ce combat avant-gardiste des femmes leaders.
InterCongo media : Mme G. Biebie Songo, vous êtes Secrétaire générale de Cause commune. D’abord en deux mots, depuis quand menez-vous votre combat ?
Georgette Biebie : Cause commune milite depuis 1997 pour défendre les intérêts et les droits des femmes, et susciter une solidarité entre elles. Notre combat a pour objectif la promotion du leadership de la femme congolaise, quant à sa représentativité dans la prise des décisions au sein des instances dirigeantes du pays.
Pouvons-nous savoir ce que vous avez pu mener comme combat jusque-là ?
Après sept années d’existence, nous continuons de nous battre en se basant sur les instruments juridiques internationaux tels que la Convention sur l’Elimination de toutes les formes de discrimination à l’égard de la femme (CEDEF) et la Résolution 1325 du Conseil de Sécurité, instruments qui recommandent au moins 30% des femmes au niveau des instances de prise des décisions ; nous nous basons également sur le Protocole de la SADC (Communauté économique des Etats de l’Afrique australe) qui recommande l’égalité en ce qui concerne le “Genre homme - femme” et le développement. Sur le plan national, nous avons l’article 17 de l’Accord global et inclusif qui parle de la “représentation appropriée” à tous les niveaux et dans tous les domaines, et l’article 51 de la Constitution de la transition qui recommande une “représentation significative” des femmes.
Concrètement, ces instruments juridiques vous ont-ils été bénéfiques ?
A la mise en place des Institutions de la transition, nous avons constaté que malgré l’existence de ces instruments juridiques, les femmes continuent à être sous représentées. Il n’y a aucune femme dans l’espace présidentielle (1+4), trois femmes ministres sur 36, deux vice-ministres sur 25, soixante femmes députés sur 500, trois femmes sénateurs sur 120. Au niveau des cinq Commissions d’appui à la démocratie, il n’y a aucune femme parmi les 5 présidents. Pour la territoriale, aucune femme sur les 11 gouverneurs de province et trois seulement sur 22 vice-gouverneurs…
Vous semblez être déçue. Comment comptez-vous réagir ?
Puisque les hommes ne respectent ni la signature ni la parole donnée, les femmes vont s’organiser pour les futures élections pour une meilleure représentation. Puisque nous ne nous retrouvons pas dans la désignation, pour le prochain scrutin, nous avons adopté le slogan “Une voix de femme pour une femme candidate compétente, intègre et de bonne moralité”. Voilà pourquoi nous avons jugé bon d’organiser une formation pour renforcer nos capacités en leadership, en communication, en plaidoyer et en lobbying pour surmonter des obstacles tels que la coutume, les traditions et les mentalités rétrogrades, l’analphabétisme et la pauvreté très élevés des femmes…
Vous avez élaboré une Charte de la femme congolaise à l’issue de cette formation. Quel est son contenu exact ?
La femme congolaise s’engage d’abord à se dépasser, car le leader est celui qui pense avant tout à l’intérêt général. Elle a pris l’engagement de se défaire de certains anti-valeurs comme la corruption en disant : “La corruption ne passera pas par moi”. Car, nous savons que pendant la campagne électorale les candidats viennent corrompre. La bonne femme leader ne peut être ni corrompue ni corruptible. Elle doit avoir un projet de société pour convaincre la population et être élue.
Nous savons par ailleurs que les politiciens sèment la division pour mieux régner. Pour cela, nous avons aussi pris l’engagement d’être solidaires pour faire face à ceux qui recourent à la corruption pour se faire élire. Concernant la bonne gouvernance et la démocratie, la femme leader s’est engagée à s’impliquer activement dans la réalisation effective des élections libres, démocratiques et transparentes pour l’instauration d’un Etat de droit tant attendu par notre peuple. Enfin, comme l’image de la femme est souvent négative, elle a pris l’engagement de tout faire pour être un modèle, pour qu’il y ait harmonie dans chaque famille qui est le socle de la société.
Pensez-vous sincèrement que vous allez accomplir les engagements pris dans cette Charte ?
C’est un défi à relever. D’après la formation que nous venons de suivre, les obstacles deviennent des opportunités pour nous. Nous rêvons d’un pays où règne la paix, la justice et l’équité. Ce sont des valeurs qui affermissent un pouvoir, un royaume. Et nous disons que ce qui arrive maintenant est un peu la faute de la femme qui a démissionné de sa mission d’assurer l’éducation de la famille. Je me souviens que ma mère n’a pas étudié, mais je suis docteur en pharmacie. Car elle a bien remplit son rôle de gardienne de foyer et d’éducatrice. Maintenant la femme est dehors… Les femmes qui travaillent, ce n’est pas mauvais. Mais elles doivent continuer à veiller sur leur foyer, sur la famille.
Cette Charte de la femme sera-t-elle bien comprise par les hommes ?
Il y a aussi des hommes “ libérés du 3ème millénaire ” qui comprennent le combat des femmes. Ils les accompagnent dans l’accomplissement des engagements pris dans cette Charte. Ces hommes ont compris le combat sur le “genre” qui est une approche qui prend en compte les besoins sexo-spécifiques : entendez quand on monte des politiques, des projets de développement, on doit tenir compte des besoins des femmes aussi bien que ceux des hommes, des jeunes, des vieux. Nous sommes quand même 52% de la population !
Notre pays est à terre. C’est pourquoi nous estimons que la femme doit être à la table de la prise des décisions. Il faut qu’il y ait une masse critique, une dynamique que nous quantifions à 30% pour pouvoir influencer…Sinon on arrive à un déséquilibre, à un paradigme qui paralyse la société et bloque le développement.
Quels sont les besoins réels de la femme congolaise aujourd’hui ?
Il faut d’abord que la cellule familiale puisse revivre. Pour y arriver, il faut que le mari redevienne chef de famille. Il ne peut le faire que si les gens sont payés régulièrement et de manière décente. L’homme a perdu toute autorité sur sa femme et sur ses enfants, parce qu’il est clochardisé. Même si la femme travaille, son salaire ne peut que compléter celui de l’homme…
Cette opinion conforte certaines dispositions du Code le la famille dénoncées par les femmes qui les jugent discriminatoires à leur égard…
Non, je parle de la question de responsabilité. Dans une famille il faut qu’il y ait une autorité. Ce n’est pas parce que la femme ramène beaucoup d’argent que cela va enlever l’autorité du chef dans le sens le plus noble, c’est-à-dire le chef démocrate !
A-t-on noté un changement de comportement chez les femmes leaders, après l’adoption de la charte ?
A la fin de la formation, il y a eu un changement de comportement des femmes qui avant ne se parlaient pas. Des femmes politiques, celles des confessions religieuses, des syndicalistes… Elles se sont demandées pardon. Car le pardon est une puissance qui libère. Les femmes ont compris qu’il faut faire la paix notamment entre communautés congolaises, avec les Banyamulenge par exemple, car la haine ne sert à rien. Avec les pays voisins, nous comptons aussi organiser des rencontres d’échanges particulièrement avec les femmes rwandaises…
Un adage de chez nous dit que les femmes ne peuvent pas construire un pays…
Justement, c’est parmi les obstacles. C’est ce que les gens disent, mais nous avons pris la décision de reconstruire ce pays. Lors de notre formation, on nous a demandé de faire la sourde oreille aux paroles réactionnaires qui découragent et qui empêchent d’aller de l’avant. D’être à l’écoute de la “petite voix intérieure”, la seule qui convainc. Car le leader doit écouter mais aussi s’écouter !
Vous avez le courage d’aller jusqu’au bout de votre combat ?
Nous n’avons pas le choix. C’est comme dans une course, il faut de la persévérance. Nous croyons que nous allons y arriver.
Godefroid Bwiti Lumisa