16-12-2011
Dans tout le Burundi, les agriculteurs chassés par l'État de leurs champs cultivés de longue date grondent, frustrés par ce qu'ils estiment être des expropriations. Pour le gouvernement, il s'agit de récupérer des terres domaniales illégalement occupées. Peu soutenues ceux qui perdent leurs terres ont du mal à se défendre.
Durant la première semaine de décembre, plus d’une centaine de familles ont fait un sit-in devant les bureaux de l’Ombudsman burundais. Jeunes, adultes, mamans avec leurs bébés, venaient tous du village Mutambara en commune Rumonge de la province Bururi au sud du pays. Chassées de leurs terres par le gouverneur de la province, ils demandaient à être réhabilités dans leurs exploitations. Malgré la mise en place d’une commission mixte chargée d’étudier la question, ces populations auront du mal à obtenir gain de cause. En effet, le gouvernement burundais s'estime dans son droit et s'attelle, depuis 2008, à récupérer les terres domaniales qu’il juge illégalement ou irrégulièrement attribuées.
Du nord au sud, de l'est à l'ouest du pays, les populations, qui exploitaient ces terres de longue date, se sentent expropriées. "Nous sommes très conscients que par le passé beaucoup d’irrégularités ont été enregistrées à la suite de procédures foncières inadéquates, reconnaît le ministre en charge de l'Aménagement du territoire et de l’urbanisme, Jean Marie Nibirantije, avant de poursuivre, il s’agit d’une lacune que nous voulons corriger par l’identification et le retour de toutes les terres illégalement et irrégulièrement attribuées dans le patrimoine foncier de l’État." L’administration propose aux gens auxquels ils reprennent les terres, d'autres terrains ailleurs, jugés trop petits par les concernés. Ces échanges sont donc contestés un peu partout comme à Kinyankonge au nord de Bujumbura, à Mutambara en province Bururi et à Musasa en province Ngozi (au nord).
Bras de fer
Actuellement, c'est un véritable bras de fer qui se joue entre l’État et les propriétaires qui doivent être déguerpis et brandissent souvent des documents, selon eux, authentiques. Une "bataille" pour la terre avec des forces disproportionnées.
"Il y a plus de 40 ans que nous exploitons ces terres. Il s’agit de terres "cédées" par le roi à notre grand-père, car celui-ci ne prêtait pas les terres, mais les donnait", estime un représentant des familles de Kinyankonge à qui elles ont été enlevées. Celles-ci disent détenir des documents authentiques (dont certains datent de l’époque monarchique) et promettent de continuer ce qu’elles qualifient de "lutte contre l’injustice" jusqu’au sommet de l’État. Mais, le plus souvent, ces gens qui se sentent lésés, n'ont aucun soutien. Aucune association locale ne s'occupe d'eux. Ce sont les personnes qui ont les mêmes revendications qui s'organisent de façon temporaire pour contester.
Au sud du pays, le président de l’Association des amis de la nature lance un cri d’alarme. Mamert Sabushimike dénonce l’attribution par l’administrateur communal de Nyanza Lac de terres expropriées aux anciens occupants de Rukambasi. Cinq responsables, dont l’administrateur communal lui-même et le chef de zone, sont pointés du doigt. Ils se seraient accaparé ces terres. Les mis en cause nient en bloc toutes ces allégations. Dans plusieurs localités, les habitants se plaignent que ces terres qui leur sont enlevées soient attribuées ensuite à des dignitaires du régime. Comme les familles des Batwa de la colline Musasa dans la province de Ngozi (au nord du pays), privés de leurs terres par l'administrateur communal;
Pas d'explications
Face à la grande réticence des administrations à donner des informations sur ces problèmes, une personne qui suit ces questions de près explique : "Les responsables ont raison de ne pas se presser à se prononcer sur cette affaire, car elle est qualifiée comme étant la principale cause de l'insécurité au Burundi".
Mais pas question de céder aux réclamations de la population. Même si le ministre reconnaît des irrégularités administratives et affirme que depuis l’époque monarchique il y a eu des défaillances des services de l’État dans le suivi des contrats de location des terres domaniales. D'ailleurs, ajoute-t-il, les Burundais ne doivent pas ignorer que l’État a les prérogatives d’exproprier des terres pour l’utilité publique.
Au niveau du Programme national foncier, rien ne filtre sur les raisons qui poussent l'administration à récupérer, en priorité, les terres de la plaine de l’Imbo très fertile, stratégique aussi car près du lac Tanganyika. Près de 90% des terres reprises à leurs occupants seraient dans cette région. Pourtant, le rapport de la Commission nationale terres et autres biens (CNTB) montre que les provinces qui enregistrent le plus de terres domaniales sont Ruyigi, Cankuzo et Karusi. Sur l'ensemble du pays plus de 42 000 ha ont été déclarées en situation irrégulière : 30 000 ha irrégulièrement attribués et 12 000 accaparés illégalement, selon Monseigneur Sérapion Bambonanire, président de la CNTB. Depuis début 2010, l’État a récupéré plus de 1 200 ha de terres domaniales.
Stany Ngendakumana