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Syfia Grands Lacs s'étend et se diversifie. D'autres projets s'y sont rattachés. Celui de Mongongo, le journal-école de Kisangani qui permet aux jeunes sortant de l'université d'avoir une formation pratique et est le seul journal régulier de la ville. Celui du suivi des processus électoraux au Rwanda dans le respect des règles professionnelles. La production d'articles et de dossiers, montrant les réalités quotidiennes des trois pays des Grands Lacs, se poursuit . Deux journaux sont publiés, l'un en RD Congo et l'autre au Burundi.

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RD Congo

17-12-2009

Bukavu : les femmes se faufilent dans des métiers d'hommes

(Syfia Grands Lacs/RD Congo) Mécaniciennes, menuisières, maçonnes : aucun métier n'effraie plus aujourd'hui les femmes de Bukavu. Elles sont de plus en plus nombreuses à occuper des emplois jusqu'alors réservés aux hommes aux gros bras.

Rond-point ISP en plein cœur de la ville de Bukavu. Il est 17 heures et la pluie menace. Une dizaine des personnes attendent un bus pour Kadutu, une commune populaire. Mais le minibus qui arrive a un pneu crevé. Le chauffeur appelle un kwado, terme du jargon local qui désigne un mécanicien chargé de changer et de réparer les pneus. Tout le monde regarde en silence et avec curiosité "celui" qui arrive : c’est une femme qui, au grand étonnement de tous, s’assied par terre pour changer rapidement le pneu.
"Je n’ai pas fini mes études secondaires et j’ai vu qu’il y a d’autres femmes qui font la mécanique et gagnent leur vie, explique la femme kwado en finissant sa tâche. Je me suis intéressée et j’ai constaté que j’avais des capacités pour le faire et que ce n’était pas un tabou. Ça fait six mois que je suis dans cette activité et je gagne environ 5 000 Fc par jour (1 $ vaut 850 FC). J’ai un mari et trois enfants et ce travail m’aide dans ma charge ménagère."
Mécaniciennes, menuisières, maçonnes… Les femmes, depuis trois ans, osent pénétrer dans ces métiers longtemps pris en otage par les hommes. Elles sont aujourd'hui nombreuses dans les centres d’apprentissage des métiers qui prolifèrent ces derniers temps dans la ville. Dans certains secteurs, comme la conduite automobile, elles sont même aussi nombreuses que les hommes.

"Les femmes ont compris"
"Notre centre existe depuis dix ans, mais c’est ces deux dernières années que le nombre des femmes a augmenté dans la conduite automobile. Auparavant elles s’intéressaient plus au français et à l’anglais", explique René Rutakaza, chargé des programmes à APROFA, une association qui dispose de centres d’apprentissage des métiers. En 2009, elles ont été une dizaine à s’y mettre alors qu’il y a seulement cinq ans, aucune femme n’était inscrite, précise René Rutakaza.
"Les femmes ont compris… Ce n'est pas parce qu'on va au salon de beauté ou qu'on change d'habits quatre fois par jour que l’on est appelé femme. La femme actuelle c’est celle qui cherche à gagner sa vie", explique une mécanicienne du rond-point ISP.
Certains chauffeurs se disent touchés par le sérieux des femmes dans leur travail. "Elles cherchent à se qualifier et montrer qu’elles peuvent mieux faire que les hommes, et ainsi font leur travail avec autant de sérieux et de propreté", reconnaît un chauffeur de bus stationné à l’arrêt de Nyawera. Cependant, pour l'instant, la quasi-totalité de ces femmes travaille encore comme employées ou aides et non comme patronnes.

Culture et conjoncture
Certains hommes pensent encore que ces travaux exigent de la force physique et que les femmes sont mal placées pour les faire. "Ce sont des idées anciennes. Si une femme pense avoir des capacités pour être mécanicienne, elle peut le faire. C’est un travail comme les autres. Il n'y a pas que les femmes qui ont une faiblesse physique. Des hommes aussi sont incapables de faire ce genre de travaux", explique un jeune aide-chauffeur venu faire souder le siège de son minibus dans un garage. La majorité des hommes est de son avis.
Même si certains, trop conservateurs, supportent encore mal ce dynamisme des femmes, la conjoncture joue en la faveur de celles-ci. "La vie est devenue dure ici à Bukavu... Voyez un peu le prix des loyers, celui des produits de première nécessité. Il faut forcer pour vivre et si on trouve un travail qui fait respecter sa dignité, peu importe, on s’y jette", lance Bahati, une jeune femme qui s’occupe du soudage dans un garage de l’avenue Industrielle, en commune de Kadutu.
"Ma fille est aussi menuisière à Goma. Au début ça me faisait mal quand elle apprenait, car je pensais que sa place n’était pas là. J’ai cherché la cause de cette inquiétude et j’ai conclu que ce n’était qu’une faiblesse d’esprit : on été longtemps aveuglé par nos cultures. La preuve c'est qu’elle a trouvé un homme et vit tranquillement dans son foyer", témoigne fièrement un menuisier de la même avenue.
En février 2006, la nouvelle Constitution a garanti, pour la première fois, la parité, donnant les mêmes droits aux femmes qu'aux hommes, et cela dans tous les domaines. Pour certaines organisations féminines, c'est une des grandes motivations qui poussent les femmes à embrasser toutes les carrières professionnelles.

Yves Polepole