Les maçons rwandais, qui construisent des maisons à Bukavu, sont très prisés. Les Congolais, qui sont médecins, enseignants et ouvriers au Rwanda, sont eux aussi appréciés. Ces chassés-croisés quotidiens de travailleurs favorisent les rapprochements entre les habitants des deux pays.

Six maçons élèvent avec vigueur les murs d’une maison sur l’avenue Pesage, à l’extrémité orientale de Bukavu, le chef-lieu de la province du Sud-Kivu. Ils travaillent presque en silence. Pour les voisins, un chantier aussi calme ne peut qu’être celui de Rwandais. Tôt le matin, on les voit entrer par les postes frontaliers de Ruzizi I et II, les femmes pour des tâches d’aides-maçonnes et les hommes de maçons. D’autres viennent pour construire des maisons en planches ou creuser des fosses septiques dans les quartiers populaires.
De nombreux Congolais franchissent eux aussi la Ruzizi dans l’autre sens pour aller travailler au Rwanda.

“Je soigne à l’hôpital de Mibirizi depuis que j’ai terminé mes études il y deux ans. Mon collègue Shabani est à Karongi et Didier Butara à Kigali. Nous suivons suivent l’exemple de leurs aînés Ndakala et Mulumba qui ont toujours presté à l’hôpital de Gihundwe”, affirme le jeune médecin Julien Buhendwa.

Victor Mihigo de Bukavu témoigne enseigner lamathématique et la physique depuis une vingtaine d’années à l’Apdik vers l’aéroport de Kamembe. Le jeune BezoMbilizi, lui, y va pour repérer et réparer les pannes des téléphones portables grâce à son ordinateur portable doté d’un logiciel approprié.

Des échanges bénéfiques à tous
Les Bukaviens recourent de plus en plus aux Rwandais pour construire leurs maisons. “Je viens d’embaucher six Rwandais à Muhumba que j’ai payé 4 $ par jour alors que les Congolais exigeraient le double”, déclare, satisfait, l’ingénieur Mao Kyembwa.

“Ils expédient la besogne en deux semaines au lieu de quatre ou cinq pour des Congolais, explique Charles Masu, un autre ingénieur, parce qu’ils sont plus assidus.” De l’autre côté de la frontière, dans son atelier de soudure sur la 4ème rue de Kamembe, Moussa Kwetumbali embauche des ajusteurs congolais, ces gens qui construisent des bateaux flottant sur le lac Kivu.

Il retrouve des ajusteurs qu’il a connus lorsqu’il était réfugié à Bukavu dans les années 1995. Chacun y trouve son compte. Victor Mihigo apprécie la régularité d’une rémunération consistante au lieu des salaires insuffisants difficilement acquis (“sida”) qu’ont ses homologues œuvrant au pays. “Nous sommes bien payés en dollars et le boss respecte la convention”, approuve, pour sa part, Floribert Shimiye, un jeune aide-maçon venu de Kamembe rencontré dans un chantier à Nyawera, couvert de ciment. Selon Télésphore Kasengo de Kalagiro, la vie est moins chère au Rwanda où avec 5 $ on peut payer 2 kg de viande de bœuf contre un seul au Congo. Ces échanges rapprochent aussi les peuples des deux rives de la Ruzizi.

“Je suis associé avec des Rwandais pour gagner ma vie, même à moindres frais. Je suis leur commissionnaire dans la recherche des chantiers et nous travaillons ensemble”, insiste Georges Masanga, un maçon de Chimpunda, dans les hauteurs ouest de Bukavu.

Trafic libre entre transfrontaliers
Quelques milliers de travailleurs transfrontaliers traversent ainsi journellement la frontière dans les deux sens. Selon un responsable de la Direction générale de migration (DGM), le trafic frontalier est libre entre deux villes ou territoires voisins de la CEPGL. C’est dans ce cadre, explique-t-il, que bon nombre de Congolais vont enseigner, soigner, confectionner, souder ou réparer des appareils électroménagers et électroniques de l’autre côté. “Le Rwanda nous encourage à aller travailler au Congo au lieu de passer le temps à jouer aux cartes ou à parler de n’importe quoi”, affirme Vincent Habineza de Mutongo, maître maçon qui sait vite réunir une dizaine d’ouvriers selon le nombre ou l’importance des chantiers qu’il trouve à Bukavu.

Dieudonné Malekera

ENCADRE
Commerçantes solidaires pour la paix dans les Grands Lacs

Les marchandes de la région des Grands lacs ont transmis fin février leurs doléances à la ministre provinciale de l’agriculture du Sud-Kivu, au maire de Bukavu ainsi qu’aux délégués des douanes rwandaises et congolaises. Objectif, leur faire comprendre la délicatesse de leur travail, obligées de traverser chaque jour plus d’une frontière pour nourrir leur famille.

“Je vais au Rwanda tôt le matin acheter des produits que je reviens revendre au Congo. J’exerce ce commerce transfrontalier depuis quatre ans, je suis devenue indépendante financièrement”, témoigne avec fierté Rose Bahati, une commerçante vivant à Bukavu.

Joséphine Mbembe, ressortissante de Kamembe (Rwanda), reconnaît, elle, que ce travail est un atout pour organiser sa famille.

“Grâce à cette activité, je paie la scolarité des enfants. J’achète des beaux habits aux enfants, à moi-même et à mon chéri. Des délégations Cosopax (Commerçantes solidaires pour la paix) sont venues de la RDC et du Burundi avec des cadeaux lors du mariage de ma fille”, affirme-t-elle, souriante.

Les diocèses catholiques de Bukavu et Uvira (RDC), de Cyangugu (Rwanda) et Bujumbura (Burundi) ont lancé en 2013, le projet Cosopax pour permettre aux femmes de leurs entités ecclésiastiques qui exercent le commerce frontalier d’œuvrer pour la culture de la paix dans la région des Grands lacs longtemps marquée par des violences, des suspicions et des conflits de tout genre.
Ces marchandes mettent en pratique au quotidien les connaissances acquises au cours des formations organisées périodiquement par Cosopax, sur la gestion et la résolution des conflits.

D.M

 

Commenter