Dans les centres commerciaux du Sud-Kivu, des mineures, parfois très jeunes, vendent leurs corps pour mieux se vêtir ou aider leurs parents pauvres qui, faute de ressources, les y encouragent parfois. Une fois chez les proxénètes, elles ont du mal à revenir dans leurs familles sauf si des Ong les y aident.

“Cinq cents filles mineures sont exploitées sexuellement par des adultes”, révèle l’enquête réalisée en mars par Fondation solidarité des hommes (FSH), une association de défense des droits de l’homme de Bukavu. La plupart d’entre elles ont déserté le toit parental et sont hébergées par d’anciennes prostituées. Leur travail : vendre leur corps aux hommes.

“La passe, qui varie entre 5 et 20 $, est payée à la femme qui nous loge, nous habille et nous nourrit”,

témoignent les filles. Ces dernières habitent chez ces “mamans” locatrices, qui n’ont pas de soucis avec la police, ou y viennent occasionnellement. Ces femmes âgées exploitent ces jeunes filles depuis 2008, année de la forte militarisation des centres commerciaux. “Des jeunes garçons sont drogués pour assouvir les appétits sexuels des vieilles putes vivant avec nous”, ajoutent-elles.
Ce sont généralement des enfants révoltés contre la pauvreté de leur famille, qui se prostituent. Parfois, ils y sont poussés par des parents – pères et mères entre autres – qui ne peuvent pas assurer la vie de leur famille, dont ils deviennent le soutien.
Au Kivu, les filles sont prêtes à se sacrifier pour être bien vêtues afin de plaire aux hommes et aux garçons et ne pas être complexées vis-à-vis des autres. Rentrées tardives à la maison, port de vêtements chers dont on ignore l’origine, compagnons peu recommandables, arrogance, désobéissance et insoumission aux parents, découchage… sont autant de signes qui doivent inquiéter les parents. Mais ils sont nombreux à ne pas surveiller les activités de leurs filles. Ils se rendent compte trop tard qu’elles étaient en train de plonger lorsqu’elles disparaissent et qu’on apprend qu’elles vivent chez tel proxénète. Que ce soit à Kalehe ou à Kavumu, à Mwenga, à Uvira ou à Walungu, partout au Sud-Kivu les situations sont les mêmes.

Un cercle vicieux
D’autres parents, parfaitement au courant, reconnaissent leur responsabilité.

“À la maison, nous étions sans autre recette que ce qu’apportait notre fille, reconnaît un père de famille. Sa mère et moi étions obligés de la laisser faire”, regrette-t-il.

Des enfants racontent avoir été encouragés par leurs parents à vivre dans la débauche. “Lorsque 10 heures sonnaient avant que je ne m’apprête pour sortir, mon père me demandait si je ne descendais pas en ville ce jour-là”, déclare D. N. une fille de 15 ans qui vient de passer une année chez une proxénète à Bukavu. D. M. se rappelle pourtant les conseils reçus et raconte avec amertume :

“Ma mère me reprochait la fréquentation des garçons, car ils finissent par engrosser les filles.”

La plupart de ces filles quittent l’école, souvent elles tombent enceintes et leur vie devient de plus en plus pénible.
Une fois parties, le retour est difficile même si la vie chez les proxénètes n’est pas toujours rose. Mais quand tout le monde connaît la vie qu’elles mènent, elles se résignent à y rester. “Même malade, je suis obligée de vendre mon corps, sinon je ne mange pas ce jour-là, parce que les recettes des passes sont remises à notre locatrice”, confie Namabonga, une fille de 14 ans rencontrée dans un des nouveaux nganda (débit de boissons où l’on joue de la musique à tue-tête) de la Brasserie, qui voulait juste pouvoir s’habiller à son goût… “Les conseils de ma mère m’ont excédée, alors j’ai quitté le toit paternel et commencé ma vie en compagnie d’autres filles.” Aujourd’hui, elle regrette de n’avoir pas écouté sa mère…
La pauvreté est au cœur de cet engrenage tragique. “Le chômage, le non-paiement des salaires, les activités commerciales peu rentables sont les raisons profondes de la défaillance des parents à satisfaire aux besoins de leurs filles”, explique K. N., un parent dont la fille fait de même.

Délicate réinsertion
L’association Fondation solidarité des hommes (FSH) a retiré 105 filles de cette vie depuis octobre 2010.

“Elles sont regroupées dans des centres de transit de traitement, explique Pascal Mulamba, responsable des centres de transit à FSH. Elles y apprennent à changer de comportement afin d’être réintégrées dans leurs familles”, poursuit-il.

Au Réseau des enfants en situation particulièrement difficile (RESPD), “nous leur apprenons à avoir confiance dans leurs parents, à accepter leur situation précaire”, explique, sous anonymat, le chargé du centre de transit du Quartier industriel à Bukavu.
Une fille de 14 ans a été convaincue de rentrer dans sa famille, car un garçon qui l’aimait refusait de venir parler avec elle ailleurs que sous le toit familial. “Grâce à sa conciliation, notre fille a regagné la maison”, témoigne la mère de la fille.
*Namabonga est un pseudonyme

ENCADRE
La loi sur les violences sexuelles punit le proxénétisme

Le proxénétisme est une des seize infractions retenues en RDC dans la loi sur les violences sexuelles. Il est punissable de 3 mois à 5 ans de servitude pénale principale (SPP) et d’une amende de 50 000 à 100 000 Fc (environ 100 $) constants. La prescription est de 3 ans. Si la victime est âgée de moins de 18 ans, c’est une circonstance aggravante, l’article 154 b de la loi sur les violences sexuelles prévoit une peine de 5 à 20 ans de SPP, sans amende. Dans ce cas, la prescription est de 10 ans.

C’est ainsi que depuis deux ans, ‘Monsieur John’ est en prison : il a été condamné pour proxénétisme des mineures et purge une peine de quinze ans.
“En dépit de cette loi, explique Descartes Mponge, juriste de Action des chrétiens activistes des droits de l’homme à Shabunda (ACADHOSHA), ces proxénètes ne sont pas arrêtés car ceux qui sont chargés de la faire appliquer l’ignorent.” Pourtant, le Ministère public, avec le concours de la police judiciaire, a la mission de rechercher les infractions et s’en saisir d’office. “Seul le harcèlement sexuel requiert la plainte préalable de la victime pour que le juge ou l’officier de police judiciaire s’en saisisse”, ajoute D. Mponge.

Thaddée Hyawe-Hinyi

Commenter