Pour sauvegarder leur patrimoine et s’épargner des procès longs et coûteux, des propriétaires fonciers de Goma, à l'est de la RD Congo, ont recours à l'affichage public. Une tactique pour dissuader les spéculateurs qui semble efficace.

“Attention svp, cette parcelle n’est pas à vendre”, peut-on lire sur les murs et clôtures de maisons ou sur des pancartes dressées devant des terrains non bâtis. Dans plusieurs quartiers de Goma, à l’est de la RD Congo, ce système d’affichage prend de l’ampleur et sert de mise en garde à l’endroit des courtiers en immobilier dont la spécialité est de repérer des maisons à proposer à la vente pour des clients fortunés. Ces messages, quand ils sont lus à la radio ou à l’église, sont souvent ponctués d’une mise en garde sans équivoque: “Celui qui déboursera son argent pour acheter cette parcelle ne s’en prendra qu’à lui-même. A bon entendeur salut”.
Les propriétaires, pour la plupart sans moyen et sans défense, craignent de se retrouver, du jour au lendemain, dépossédés de leurs biens par de riches acheteurs qui passent par des intermédiaires véreux.

“Depuis deux ans, je cours devant les tribunaux pour essayer de reconquérir une de mes deux parcelles dont j’ai été dépossédé. Parce qu’il est riche, mon adversaire est sûr de gagner. La justice n’est pas faite pour les démunis”, explique Oscar Masirika, un ancien fonctionnaire de l’Etat, tout en plantant une pancarte devant la seule parcelle qui lui reste.

“Je fais comme les voisins, pour décourager les spéculateurs. Pour une plus large diffusion, je vais passer ce message à la radio et à notre église”, poursuit-il, ajoutant que cela vaut la peine car les parcelles voisines ont été épargnées des conflits fonciers, grâce à ces mises en garde.

Des ventes illicites planifiées
La manœuvre est bien rôdée. Des intermédiaires ou commissionnaires localisent en premier lieu les parcelles et mènent ensuite les premières transactions avec les propriétaires ou des membres de la famille, tout en se gardant de révéler l’identité de l’acheteur. Munis d’informations précieuses sur les propriétés, ils se rendent au service du cadastre où certains réussissent à se faire délivrer de faux titres fonciers ou des titres obtenus illégalement.
Rusés, ces courtiers réussissent souvent à se tirer d’affaires en cas de litige. “Notre rôle se limite à mettre en contact le vendeur et l’acheteur. Dès que le marché est conclu, nous touchons notre commission, c’est tout. Le reste ne nous concerne plus”, se défend un intermédiaire.
Les vrais propriétaires sont toujours pris au dépourvu, les transactions se déroulant dans la confidentialité.

“C’est seulement lorsque un camion est venu déposer les matériaux de construction sur mon terrain, que je me suis rendu compte qu’elle était l’objet d’une vente illicite. Le début d’un long procès face à un homme nanti, avec lequel je n’avais jamais eu aucun contact. Entre temps, pendant le déroulement du procès, il a entamé des travaux de construction sur le terrain”, confie Emmanuel Rutwe, un tailleur habitant Goma.

Il ajoute qu’au bout de deux ans de procédure judiciaire, un verdict a été prononcé en faveur de son adversaire, qui venait de finir la construction d’un grand bâtiment sur le terrain en question.

Des terrains à tout prix
Même des terrains appartenant à l’Etat peuvent faire l’objet de spéculation et de ventes illégales. Selon le Chef de quartier de Keshero, c’est le cas pour un terrain de sport mis à la disposition des jeunes par la municipalité et qui allait être cédé à une personnalité dont il ne cite pas le nom. “Nous avons vite informé le Maire, qui a fait arrêter les travaux. Depuis, nous avons placé une pancarte pour mettre en garde toute personne qui pourrait être tentée de l’acheter”, poursuit le Chef de quartier.
Goma, qui vit du tourisme et du commerce, se modernise à toute allure. La ville a pris son extension vers l’ouest, où de nombreux terrains avaient été cédés à la population, à la suite l’éruption volcanique. “Cette extension étant épuisée et face à une forte demande, les gens cherchent des parcelles. Certaines personnes riches ont recours à la corruption ou l’intimidation pour s’approprier les parcelles des moins nantis”, déplore un activiste des droits de l’homme. Les propriétaires des parcelles spoliées sont pour la plupart des retraités, sans pension, dont le patrimoine foncier acquis durant leurs années d’activité, constitue la seule fortune.
La tactique du message dissuasif s’avère efficace, même dans les conflits fonciers familiaux découlant de la vente illicite de biens hérités. “Le système d’affichage a diminué tant soit peu les conflits fonciers, fréquents dans la ville”, constate un Défenseur judiciaire de la place.

Désiré Bigega

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