Dans le Nord-Kivu, au sud du territoire de Lubero, les populations qui ont enduré les souffrances des années de guerre durant la dernière décennie se sont forgé un mental fort. Sous la houlette d’une société civile locale dynamique, elles n’hésitent pas à se mobiliser pour interpeller les autorités, notamment sur la situation sécuritaire dans la région.

La grande salle polyvalente de la cité de Kirumba, au nord de Goma, est pleine de monde ce dernier samedi de janvier. Des citoyens écoutent, l’air calme, un député national élu de la région, venu leur expliquer la dernière révision de la Constitution. Celle-ci a notamment modifié le mode du scrutin présidentiel : un seul tour à présent au lieu de deux auparavant. Tout à coup, la foule s’agite :

“Non ! Vous mentez”, “Vous êtes corrompu !”.

Le député perd son sang froid et, conspué, finit par quitter la salle dans la bousculade.
Non loin de là, dans la cour du bureau municipal, on aperçoit encore la terre retournée d’une fosse mal recouverte. Il y a quelques mois, pour protester et interpeller les autorités face au climat persistant d’insécurité, la population en colère a voulu y enterrer une femme tuée par des bandits armés. Début mars, la cité a participé à une opération ville morte pour réclamer le départ du contingent de l’armée (FARDC) basé sur place, après l’assassinat d’un commerçant de la place…

Agir dans la non-violence
Tous ces mouvements de colère sont le signe de l’éveil de la population observé ces dernières années dans cette région de l’est de la RD Congo. Confrontés à de longues années de guerre, les habitants se sont en effet forgé un mental fort pour pouvoir faire face à toute épreuve. À Kirumba, Kayina, Knyabayongo et dans tous les autres villages du sud du territoire de Lubero, ils n’hésitent plus à faire entendre leur voix, souvent de manière pacifique, pour que les autorités répondent à leurs attentes.

“On ne supporte plus que les choses se passent comme avant. Si nous avons des autorités établies, elles doivent nous assurer la sécurité, car elles sont là pour cela…”, explique ainsi Kasereka Muliwavyo, un vendeur de rues.

La présence d’hommes en armes dans cette région fortement militarisée n’est pas toujours un gage pour la sécurité des populations. Chaque mercredi soir, les membres de la coordination de la société civile locale se réunissent donc pour discuter de la situation sécuritaire de leur cité. À l’issue de ces séances, ces simples citoyens, recrutés parmi les enseignants, les étudiants ou les agriculteurs, formulent des propositions concrètes auprès des autorités. “Ces rencontres permanentes permettent d’anticiper certains événements”, explique Dady Kasay, rapporteur du comité de coordination.
Dans tous les villages où la société civile est organisée en petits noyaux, ses membres agissent de la même façon. Ils établissent des rapports sur chaque situation, les transmettent à la coordination qui décide des actions à mener. Des marches de protestation, pétitions ou grèves généralement très suivies sont organisées.

“Les populations croient en nous puisque nous mettons les pouvoirs publics devant leurs responsabilités, dans la non-violence comme la Constitution nous l’autorise”, observe Jacques Shangila, vice-président du comité.

Militer pour la population
Sur les antennes de la petite radio locale, sont diffusées des émissions sur les droits de l’homme et les valeurs civiques. Des rencontres sont aussi organisées dans la salle polyvalente. “À chaque occasion, nous faisons prendre conscience aux citoyens de leurs droits et de la nécessité de respecter les valeurs républicaines”, témoigne Dady Kasay. Quand les députés de la région viennent passer leurs vacances parlementaires, ils savent qu’ils doivent rendre compte de leur mandat aux populations qui les ont élus. “C’est un devoir de leur parler de nos activités parlementaires et c’est elles qui nous le demandent”, affirme le député Jérôme Lusenge qui dit apprendre beaucoup de choses par ces contacts.
Les activistes de la société civile, souvent traités “d’agitateurs qui cherchent le pouvoir” par les autorités locales, font de leur mieux pour que les actions qu’ils mènent restent non violentes. “Des voyous se mêlent des fois à nos manifestations pour faire des casses, mais on les dissuade vite et parfois on les arrête pour éviter que notre action ne dérape”, raconte Ézéchiel Kihongo.

“Nous militons pour la population et chaque fois que les autorités veulent nous embarquer dans leur logique, nous nous en remettons au peuple. C’est à cause de cela qu’on ne se comprend pas”, estime Dady Kasay.

Kennedy Wema

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