Dangereuses pour la santé et causes d'accidents et de violences, des liqueurs à fort taux d’alcool et de composition douteuse envahissent la ville de Beni, au Nord-Kivu, malgré leur interdiction par les autorités locales. Reportage dans ces usines clandestines qui distillent des alcools de mort.

Au fin fond du quartier Kanzulinzuli, à l’ouest de Beni, dans une résidence clôturée et isolée du reste de la ville, un groupe électrogène ronronne sans arrêt. Devant la grille, un agent de sécurité filtre toutes les allées et venues. Difficile d’y accéder sans l’aval du directeur général de cette nouvelle usine très surveillée qui fabrique une liqueur brune. A l’intérieur du bâtiment, le visiteur se perd dans les dédales de la tuyauterie qui traverse de gros fûts en plastique noir remplis d’eau, d’écorces et racines d’arbres, de maïs, de riz ou de noix de cola, matières premières pour la fabrication de la liqueur. Dans des chambrettes, des femmes s’activent à coller des étiquettes sur les bouteilles du célèbre vin “Kiboko”, récemment déclaré impropre à la consommation. Le chef de service de l’Industrie de Beni l’a en effet interdit de vente car “cette gamme est dangereuse et impropre à la consommation, sa teneur en alcool dépassant le seuil recommandé”. Ingénieur chimiste à Beni, Léopold Dialo affirme que ce seuil va de 7 à 14% pour le vin et de 16 à 45% pour la liqueur.

Risque pour la santé
Dans cette ville commerciale du nord de Goma, plusieurs fabriques de boisson nouvellement créées ont cependant lancé sur le marché des marques de vins ou de liqueurs sans que ces dernières aient reçu de brevet d’invention ou l’accord de l’Office congolais de contrôle. “Elles rassemblent les machines dans des maisons d’habitation, produisent ces alcools et les écoulent sur le marché sans avoir eu l’autorisation de qui que ce soit”, s’insurge Bernard Muyumba, chef de service de l’Industrie qui a récemment interdit la vente de quelques unes. Mais les fabricants multiplient des stratagèmes pour tromper la vigilance. “Certains fabriquent des étiquettes piratées en Ouganda et les collent sur des bouteilles de marque contrefaites localement”, révèle Alphonsine Kavira, agent de service de quarantaine.
Chef de la Brigade de lutte contre la contrebande à Beni, Ezéchiel Kambale affirme que ses agents ont mis la main en février dernier sur un lot de ces liqueurs cachées dans des matelas prêtes à être expédiées à l’intérieur du territoire. Certains de ces whiskys sont juste un mélange d’éthanol et d’eau, très dangereux pour la santé. Il y a deux ans pourtant, le ministre provincial de la Santé avait également interdit la consommation et la commercialisation en petits sachets plastiques de whisky local et autres vins contenant de l’éthanol. Il a même proposé la fermeture définitive des officines qui fabriquent ces produits toxiques qui nuisent à la santé de la population, malheureusement ces efforts sont restés vains. Ce qui met en colère les professionnels de santé.

Alcools de mort
“Ces faux whisky sont à la base de suicides, viols et accidents de circulation”, affirme Merlin Juakali, médecin à l’hôpital général de Beni. “Souvent, quand vous terminez de boire, vous vous rendez compte qu’une quantité de matière visqueuse reste au fond du verre”, atteste Muhongya Kalemo, qui a juré ne plus s’aventurer à les prendre. Selon le docteur Matthias Paluku, ces fausses liqueurs peuvent abîmer les reins. Mais leur prix très bon marché fait l’affaire de jeunes qui ne peuvent s’offrir une bière et qui les consomment sans modération. “Nous aimons ces liqueurs car elles sont excitantes et moins chères. Elles nous aident aussi à mieux digérer”, vante Lwanzo Katembo, un consommateur invétéré.
Mêmes les conducteurs de véhicules, de motos ou les hommes en armes en raffolent. Selon le service de la protection civile de Beni, la plupart des accidents de motos sont causés par des conducteurs qui se sont saoulés à l’aide ces liqueurs indigènes à fort taux d’alcool. Malgré tous ces risques, dans les médias locaux, la publicité bat son plein. Dans certains journaux, les éditeurs accordent de larges espaces aux agents de marketing qui font la promo de ces alcools de la mort et disent, sans scrupules : “Consommer sans inquiétude cette liqueur, elle est bonne pour votre santé et étanche rapidement votre soif”.

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