Pour lutter contre la prostitution supposée des Congolaises en séjour à Brazzaville, Kinshasa a interdit, depuis décembre, la traversée du fleuve aux femmes de moins de 30 ans, furieuses de cette décision. Car si certaines vendent leurs corps, beaucoup travaillent honnêtement.

Les autorités de la RD Congo ont durci les conditions de traversée entre Kinshasa et Brazzaville, les deux capitales les plus rapprochées au monde. Depuis décembre, les Congolaises de Kinshasa âgées de moins de 30 ans n’ont pas le droit de traverser le fleuve Congo pour se rendre à Brazzaville, font savoir des agents de la DGM (Direction générale des migrations). Les autorités de Brazzaville se seraient plaintes de la “prostitution à grande échelle” voire “la participation à des tournages de films pornographiques” auxquelles se livreraient les jeunes femmes de la RD Congo.
Kinshasa a alors ordonné aux agents de la DGM d’appliquer à la lettre les mesures de sortie. Désormais les Congolais désireux de sortir du pays devront présenter un passeport en cours de validité à toutes ses frontières. Pour traverser à Brazzaville, ils devront aussi se munir du laissez-passer habituel ainsi que des documents obligatoires notamment la carte de vaccination internationale. Les femmes mariées devront désormais présenter une autorisation maritale et les enfants une autorisation parentale. Une invitation ou son équivalent est aussi obligatoire pour les étudiants et les touristes, ainsi qu’un registre de commerce ou son équivalent pour les commerçants.

Mesure conservatoire
Mais face au tollé provoqué par le durcissement de ces mesures, les autorités congolaises ont réagi en expliquant qu’elles sont générales et ne visent pas une catégorie de la population en particulier. Elles renforceraient juste les conditions de sortie à toutes les frontières du pays. A la gare fluviale de la Société commerciale des transports et des ports (SCTP ex-Onatra), le contrôle des pièces d’identité commence à plus de 100 mètres de l’entrée par les éléments de la police. La carte d’électeur, le laissez-passer ainsi que la carte de vaccination sont les documents que les agents demandent à voir en premier.
Les jeunes femmes âgées de moins de 30 ans, majeures pour la plupart, ne décolèrent pas de voir leur liberté de mouvement restreinte. Celles qui usent de leurs charmes pour franchir la barrière sont vite repérées à l’intérieur de la gare fluviale par les agents de la DGM et renvoyées. D’autres, non informées de la décision, sont surprises de se voir refuser la traversée alors qu’au niveau de la DGM, elles ont acheté de bonne foi leurs billets et laissez-passer. En effet aucun communiqué parmi ceux affichés aux guichets de la DGM ne mentionne ces décisions des autorités. “Comment on nous vend le billet et le laissez-passer, alors qu’ils savent que nous n’allons pas voyager. Ce n’est pas juste…”, rage Gisèle, 24 ans. “Nous ne faisons qu’appliquer les décisions des autorités. Ces filles âgées de moins de 30 ans ont l’interdiction de traverser à Brazzaville. On a même envoyé à nos autorités des photos pornographiques de nos filles. C’est dire le ras-le-bol des autorités d’en face”, explique un agent de la DGM. Pour calmer les esprits, la ministre du Genre, famille et enfant, Geneviève Inagosi, avait déclaré en marge du 2ème Forum mondial des femmes francophones, tenu début mars à Kinshasa, que “cette interdiction est une décision conservatoire, ce n’est pas une décision définitive”.

Le sexe à la criée
A Brazzaville, il est vrai, les Congolaises de Kinshasa ont la réputation d’être des allumeuses. “Tonton, vous ne montez pas à cheval “, lâche Pauline, qui invite ainsi un homme à une partie de jambes en l’air. Pauline est l’une des prostituées de la Forêt de la patte d’Oie communément appelée par les Brazzavillois les “Maries de la forêt” où se prostituent de nombreuses ressortissantes de la RD Congo. On les retrouve également en nombre dans d’autres quartiers périphériques de Brazzaville, notamment Bacongo, Moungali et Poto Poto où elles débarquent en échappant parfois au contrôle de la police. La proximité de ces quartiers avec le Beach ou le fleuve Congo explique cette présence massive des Congolaises de Kinshasa. “Dans ces milieux, le sexe se vend à la criée, à l’instar de l’eau, des habits, du jus et autres produits”, se désole un Brazzavillois qui affirme que le tarif de ses filles de joie varie entre 500 et 1000 Cfa (0,76€ et 1,52€). Il peut grimper jusqu’à 10.000 Cfa (15,26€) si le client présente bien.
Mais toutes ne vendent pas leur corps. On en trouve qui gagnent honnêtement leur vie en exerçant des petits métiers : bonnes, baby-sitter, servantes dans des restaurants, bar et night-club, vendeuses ambulantes… “Je préfère vendre mes oranges que vendre mon corps. Ce commerce me permet de louer une pièce où je vis dignement avec mon fils et ma petite sœur”, explique Louise, habitant au Plateau de 15 ans dans le 4e arrondissement de Brazzaville. Bénédicte, mariée à un policier congolais, trouve que “c’est la facilité qui pousse certaines femmes à se livrer à la prostitution à ciel ouvert. Elles font honte à notre communauté alors que nous sommes aimées et préférées par certains dignitaires de Brazzaville”, regrette-t-elle. A Brazzaville, les Congolaises de Kinshasa sont aussi réputées douces et serviables. Tant si vrai que les autorités ici entretiennent chacune sa Kinoise.

Commenter