Travailler loin des siens, c’est prendre le risque de multiplier les conflits familiaux. Nombre de pères de famille de Goma, la capitale du Nord Kivu, Est de RDC, n’ont pourtant guère le choix.

Da Bibi en a assez de “vivre célibataire depuis une dizaine d’années !”, se plaint-elle à son amie. Les deux femmes discutent dans le deuxième salon d’une maison du quartier Kasika, au nord-ouest de Goma. Une trentaine d’années, trois enfants, Da Bibi est mariée à un homme que le travail oblige à beaucoup se déplacer. Depuis peu, c’est pour une organisation internationale : “Il a été affecté dans le territoire de Masisi, où il travaille comme infirmier ambulant, et ce, pour quatre ans”, raconte-t-elle tristement. Auparavant, après ses études terminées en 1999, son mari avait travaillé quatre ans pour une organisation locale du Sud-Kivu chargée d’enlever les mines, puis dans l’enseignement au Rwanda. Donc, calcule Da Bibi, “cela fait une dizaine d’années que je suis seule avec mes enfants”.
Dans un foyer du quartier Himbi, Mavuno Eveline passe la plupart des soirées avec ses trois enfants, qui pleurent beaucoup. Le moins âgé demande souvent : “Maman, où est notre papa ? Comment il s’appelle ? Est-il beau comme toi ?”. A 3 ans, il ne connaît effectivement pas son père. Non qu’il ait déserté le foyer, mais, à cause de son travail, il ne vient que pour de rares congés et ne reste alors que deux ou trois jours.

Dangers de séparation
Pour faire accepter leur absence, la plupart de ces pères couvrent leurs enfants de cadeaux. Attention cependant de ne pas penser acheter ainsi leur affection… Kisubi, père dans une autre famille, croit qu’il faut certes amener des cadeaux, mais pas pour se faire aimer ; autrement, si un jour il n’y a plus de présents, les enfants deviendront des ennemis.
Ces situations d’éloignement compliquent la vie de famille. Un autre agent travaillant pour une ONG internationale a pris une femme à Walikale, où il travaille depuis plus de cinq ans. Ses enfants comme sa première femme ont juré de ne jamais la recevoir à Goma. “Nos intérêts sont menacés. Il nous donnait auparavant l’argent de poche. Mais depuis ses relations avec cette femme, papa est devenu chiche. Il commence même à vérifier combien nous payons à l’école”, se lamentent les enfants lors d’une réunion de réconciliation entre leurs parents dans le quartier Birere de Goma. Mais pour le père, “c’est normal d’avoir deux femmes. Celle de Walikale ne me servait que pour le petit ménage, et il fallait la récompenser. Mais elle ne viendra pas à la maison”. A demi-mot, il se dit quand même ennuyé par les doubles dépenses…
Pour atténuer ce type de différends, Tchernozem Kambale, président de l’Association des travailleurs du Congo, demande aux employeurs de respecter le Code du travail qui recommande des jours de congé réguliers. Sylvestre Kilolo, agent au service de l’information publique de la Monusco, confirme de son côté que les jours de congé sont obligatoires pour tous. Mais, selon lui, beaucoup d’agents préfèrent ne prendre ces congés qu’une fois l’an, pour les cumuler et partir ainsi un ou deux mois entiers.

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