À Goma, une fois encore, les élections estudiantines ont été un champ de bataille où les hommes politiques du "Grand-Nord" et du "Petit-Nord" se sont affrontés par candidats interposés. Des tensions entre communautés, reflet de la société du Nord-Kivu.

Pendant cinq jours, fin mars, les partisans du président des étudiants sortant de l’Institut supérieur de commerce (ISC), originaire du “Grand-Nord” (la partie nord du Nord-Kivu), se sont battus contre ceux du candidat du “Petit-Nord” (la partie sud de la province), pour reconduire leur candidat, alors que le mandat est limité légalement à une seule année académique. Bilan : portes d’auditoires détruites, pupitres démolis et bâtiment administratif incendié. Sur l’ordre du procureur de la République, des étudiants ont été arrêtés et sept d’entre eux sont depuis aux arrêts à la prison centrale de la ville. Cette institution a payé le plus lourd tribut à ces élections organisées dans plusieurs établissements d’enseignement supérieur et universitaire de la ville pour élire le président des étudiants.
“Nous avons interpellé le gouverneur de province sur ce dossier très politisé”, explique Alphonse Kubuya, président de Baraza, une plate-forme interculturelle des notables du Nord-Kivu pour la cohabitation pacifique. Ce qui a poussé le gouvernement provincial à suspendre les cours à l’ISC, la situation étant estimée “très grave”, selon le porte-parole de l’exécutif provincial. Les cours n’ont repris que le 18 avril.
À 200 mètres de l’ISC, les partisans d’un candidat sudiste de l’Institut supérieur de développement rural (ISDR) ont séquestré durant quelques heures les membres de la commission électorale. Pendant ce temps, un candidat à l’université de Goma a imposé, en menaçant de faire descendre ses partisans dans la rue, le report des élections à une date ultérieure pour avoir le temps de s’y préparer.

Des règles du jeu politiques
En fait, ces luttes pour le pouvoir étudiant opposent les deux communautés du Nord-Kivu : le “Grand-Nord”, habité principalement par les Nande, qui comprend les territoires de Lubero et de Beni et le “Petit-Nord”, constitué de la ville de Goma, des territoires de Rutshuru, de Masisi, de Walikale et de Nyiragongo, quoique hétérogène sur le plan ethnique, occupé à 50 % par les Hutus. Dans une ville où la question identitaire est très sensible, les candidats des étudiants des institutions de l’enseignement supérieur et universitaire sont, depuis longtemps, d’avance choisis par leurs communautés dans des salons huppés des politiques. Le jour des élections, agents de renseignements, étudiants, autorités académiques, parents, amis et connaissances de la même ethnie y assistent pour voir si le mot d’ordre a été observé. “Il nous a été recommandé de nous conformer aux règles du jeu dès la première réunion de notre communauté à l’université”, se souvient un étudiant de l’Université de Goma (Unigom). Tous s’y conforment.
Le président des étudiants est chargé de tout ce qui touche les étudiants au sein de l’institution. Il entretient aussi des relations avec les comités estudiantins d’autres établissements de la RD Congo et de la région. En recevant les plaintes des étudiants relatives aux activités académiques, particulièrement aux mesures administratives, et celles de l’autorité politique sur l’encadrement des marches de protestation, estimées trop violentes, il est toujours entre le marteau et l’enclume.

Partage des postes
Les universités et instituts supérieurs de Goma ne sont que le reflet de la société. Observant un traité non écrit, le partage des postes au niveau politique se fait à travers le prisme “Grand-Nord” “Petit-Nord”. Si le gouverneur de province est du Nord, le président de l’Assemblée provinciale doit être du Sud. “Et si le recteur est du Nord, le président des étudiants devrait, sans passer par des élections, être du Sud”, lance un étudiant de l’Unigom. À l’ISC, par exemple, le directeur général est sudiste. Le président des étudiants sortant, nordiste, estime du coup qu’il ne devrait pas être relevé de sa charge même s’il ne doit théoriquement faire qu’un seul mandat. Il refuse que le “pouvoir” bascule entre les mains des sudistes. C’est la même situation à l’ISDR où les “petits-nordistes” se sont aussi attaqués aux “grands-nordistes” pour conserver le “pouvoir”.
À l’université de Goma, les élections ont eu lieu le 15 avril, presque dans le calme, mais toujours selon le même schéma.
Même la bourse d’excellence Rawji, d’un montant de 2 500 $, octroyée depuis 2005 au meilleur étudiant de la 2e licence de chaque faculté de quelques universités congolaises par une Fondation saoudienne, est attribuée sur des critères ethniques. Ainsi, les étudiants bénéficiaires sont cooptés par les enseignants qui donnent des distinctions à leurs frères pour remplir le quota de leurs communautés… L’heureux gagnant, par “une opération retour”, donnera un pourcentage de la bourse à son enseignant…

ENCADRE
Grand Nord- Petit-Nord
L’opposition “Grand-Nord” et “Petit-Nord” date de 1962. À cette date, un ministre provincial du “Grand-Nord” de l’ex-Kivu (actuelles provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et du Maniema) proclame l’autonomie du Nord-Kivu. Une expédition militaire est alors envoyée pour réprimer les opposants en les accusant de collusion avec la rébellion lumumbiste de Pierre Mulele à Kisangani.
La cité de Kanyabayonga, à 150 km environ au nord de Goma, marque la frontière entre les deux grandes ethnies du Nord-Kivu. La partie septentrionale, le pays nande, est administrée par le territoire de Lubero. Lors de la deuxième guerre du Congo (1998-2003), elle a été sous le contrôle de la rébellion du Rassemblement congolais pour la démocratie/Kisangani-Mouvement de libération (RCD/K-ML), pro Ouganda. Au sud, le pays hutu, dépend du territoire de Ruthsuru. Lors de cette deuxième guerre du Congo, il a été sous le contrôle de la rébellion du Rassemblement congolais pour la démocratie-Goma (RCD-G), pro Rwanda.

Taylor Toeka Kakala

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