À Beni, dans le Nord-Kivu, le recrutement des enseignants dans certaines écoles tenues par des Églises se fait d'abord sur l'appartenance religieuse, avant de regarder la compétence. Plusieurs candidats changent de religion pour se faire embaucher, au détriment, parfois, de personnes plus méritantes…

Au culte du matin dans une église de Beni, juste après l’homélie et l’eucharistie, le pasteur chargé de lire les communiqués et avis s’adresse en ces termes aux fidèles : “Le 9 septembre, c’est la date officielle de la rentrée scolaire. La coordination de l’école recherche un enseignant en biochimie et un anglophone capable d’occuper les enfants du degré moyen. Mais, première condition : être fervent chrétien et disponible à répondre aux charges pastorales.” L’appartenance à une religion est devenue, ces dernières années, le premier critère de sélection des enseignants dans la plupart des écoles conventionnées de cette ville de la province du Nord-Kivu, à l’est de la RD Congo.
Professeur de mathématiques, E.K. a ainsi dû recevoir son sacrement de baptême en août 2010, peu avant la rentrée scolaire. “Lors du dépôt de ma demande d’emploi, le préfet m’a conseillé de changer de religion pour espérer être embauché”, témoigne-t-il. Lui et son collègue, qui donne cours de latin et philosophie dans le même établissement, affirment qu’une bonne partie des enseignants de leur école “sont issus des familles de vieux sages de l’Église et des pasteurs.”

Partager la doctrine de l’Église
En RD Congo, les confessions religieuses catholiques, protestantes, musulmanes, kimbanguistes ou autres sont fortement impliquées dans l’enseignement. À Beni, elles gèrent près des ¾ des écoles de la ville. Désignées sous l’appellation d’écoles conventionnées, elles fonctionnent suivant les règlements édictés par le ministère de l’Enseignement primaire, secondaire et professionnel (EPSP). L’ordonnance de 2006 qui fixe les conditions d’accès aux fonctions d’enseignants à tous les degrés, insiste sur la qualification de l’éducateur.
Comme l’explique Kibonge Kambale de l’EPSP Beni, ce sont les représentants légaux des Églises qui désignent et nomment les coordonnateurs des écoles conventionnées. Ces derniers, qui sont souvent pasteurs ou anciens des communautés religieuses, engagent à leur tour les enseignants. “Les responsables religieux exigent des coordonnateurs qu’ils tiennent d’abord compte de l’appartenance religieuse. Ils disent qu’il faut embaucher quelqu’un avec qui vous partagez la même pensée biblique”, rapporte Jérémie Kasereka, secrétaire exécutif local du Syndicat des enseignants du Congo, mécontent de cette pratique.
Un pasteur de l’Église kimbaguiste trouve, lui, ce système “normal” : “Il est difficile de prendre un éducateur qui ne saura pas respecter le jour de sabbat ou une autre fête religieuse dans une école conventionnée qui tient compte de sa doctrine.”

Fuite de cerveaux ?
On constate, en effet, que dans certaines de ces écoles, les enseignants sont appelés à participer pleinement à la vie religieuse de l’Église. Ils font même parfois partie du corps pastoral. “Dans mon école, le pasteur remet à la fin de chaque mois des enveloppes aux enseignants pour qu’ils mettent la dîme”, raconte Michel, qui donne cours dans une école protestante. Et, chaque premier et dernier vendredi du mois, tous les enseignants prennent part à des réunions de l’Église. Ils doivent également participer chaque samedi au culte francophone…
Psychologue dans une ONG de lutte contre l’impunité à Beni, Alphonse Kakule rejette ce système qui, selon lui, laisse la religion prendre le dessus sur les critères de compétence. “L’accès à l’enseignement devient un cadeau au détriment du mérite”, déplore-t-il. Il constate que des cerveaux qui devraient servir à l’éducation “s’envolent vers des secteurs plus avantageux en matière salariale, notamment vers les ONG.” Le syndicat des enseignants de Beni, qui craint des conséquences fâcheuses pour l’éducation des élèves, souhaite que l’État remette de l’ordre de ce côté-là.

Jacques Kikuni Kokonyange

Commenter