Craignant l'insécurité, des villageois de Bunyakiri au Sud-Kivu ont quitté leurs villages pour se rapprocher de la route principale, plus sûre. Devenus petits commerçants, ces agriculteurs ne produisent plus, n'approvisionnent plus Bukavu et souffrent de la faim.

Il est 8 h du matin. À cette heure, dans d’autres villages congolais, les agriculteurs se rendent aux champs. À Bunyakiri, à 80 km au nord de Bukavu au-delà du parc de Kahuzi Biega, personne ne va cultiver. Les femmes, souvent accompagnées de leurs enfants, se précipitent plutôt au bord de la route principale qui jadis reliait Bukavu à Kisangani. Actuellement coupée au niveau de Hombo, un site de carrés miniers, elle est, ces derniers temps, envahie du matin au soir par une foule de vendeurs à l’affût des clients.
Le spectacle est poignant : ces femmes assises tout près de leurs marchandises se lèvent à chaque fois qu’un véhicule s’approche, prêtes à servir les passagers qui le demandent. De la sortie du Parc jusqu’à Hombo, on rencontre presque tous les 5 km, des grappes de dizaines de vendeuses dont la survie dépend de ce tout petit commerce. C’est la vie à laquelle sont réduits de nombreux habitants de Bunyakiri, cette région où la situation sécuritaire reste tendue en raison d’une forte présence de FDLR et de milices Maï-Maï. “Je vivais à Maibano mais, à cause des attaques et combats fréquents, nous avons trouvé refuge ici, et ce petit commerce est le seul moyen pour aider ma famille”, explique une vendeuse à Bulambika, principal centre commercial.

La sécurité avant tout
Ils sont nombreux ainsi à avoir quitté leurs villages pour se rapprocher de la route plus sûre. La plupart de ces vendeurs sont ainsi des déplacés qui achètent des produits à ceux qui vivent dans le coin et préfèrent les vendre aux premiers venus, à cause des lendemains incertains. Les principaux clients sont des fonctionnaires des organisations humanitaires, nombreuses dans cette zone, où leurs 4X4 font des aller-retour du matin au soir, et des voyageurs qui partent le plus souvent creuser à la recherche de minerais dans ce groupement riche en coltan et cassitérite.
Ils disent être plus en sécurité tout près de la route. “Il n’existe aucune couverture en téléphonie cellulaire et de mon village qui se trouve dans les collines jusqu’ici il faut faire uniquement le pied. Je préfère garder ma famille ici car, en cas d’attaque, l’armée peut intervenir rapidement et l’assistance humanitaire nous parvenir à temps”, explique Lambert Kamteyi, un déplacé de Cabunda.
La route est ainsi bordée de maisons en paille ou en construction et la densité des habitants est particulièrement forte. Les déplacés qui ont un peu de moyens achètent des terrains, d’autres sont provisoirement installés sur des terrains de leurs amis ou famille, parfois des hommes de bonne volonté les accueillent chez eux, faisant preuve de solidarité. Certaines écoles se sont même déplacées et fonctionnent tout près de la route. C’est le cas de l’école primaire Cabunda qui est réfugiée sur une colline d’Ebisha, à quelque 50 m de la route.
Dans cette contrée de près de 2500 km2, c’est au centre de Bulambika que la présence de l’État est la plus visible. Certains bureaux administratifs y fonctionnent et l’armée régulière y est très présente.

Chute vertigineuse de la production agricole
L’agriculture de la région pâtit durement de ces déplacements. Beaucoup de terres sont abandonnées. “Les productions d’huile de palme, de manioc et d’arachide sont à ces jours estimés à près de 10% de ce qu’on avait dans les années 90”, constate un fonctionnaire du poste d’encadrement administratif. Ancien poumon agricole du Sud Kivu, Bunyakiri est aujourd’hui l’ombre de lui-même. La faible production reste dans les mains des villageois qui la revendent aux voyageurs sur la route principale. “On ne peut pas produire quand on vit sur la route. Nous avons de vastes étendues qui sont inexploitées à cause de l’insécurité. La production qui est faite ici n’est que notre ration et c’est l’excédent qu’on vend”, explique Jean-Marie Bomoyi, déplacé de Maibano.
Du haut de certaines collines, on aperçoit des plantations de palmiers qui sont abandonnées et donnent l’image d’une forêt dense. Même s’ils produisent, les habitants mettent parfois des mois avant de pouvoir traverser la forêt car ils doivent être sûrs d’y être en sécurité.
Dorénavant le trajet des produits vivriers a changé de sens. Auparavant, ils allaient approvisionner Bukavu, maintenant ils viennent de cette ville et sont distribués gratuitement par les agences humanitaires. Dans cette région, en effet, la malnutrition a atteint un degré effroyable. “C’est difficile de faire un bilan définitif à cause des déplacements fréquents des populations, mais à mon avis plus de 60% des enfants souffrent de la malnutrition”, note un agent de AVSI, une organisation italienne active dans cette région.

Yves Polepole

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