Des milliers de Congolais vivent dans l'oisiveté et la misère à Kampala espérant partir un jour dans un pays occidental. Femmes et filles nourrissent les familles comme elles peuvent tandis que de soi-disant "pasteurs" profitent de leur situation pour leur extorquer de l'argent.

Près de 12 000 Congolais vivent à Kampala, la capitale ougandaise, dans l’espoir de partir s’installer dans un pays occidental qu’ils appellent Canaan, la ville biblique où coulent le lait et le miel. Mais la plupart sont là depuis des années, car très rares sont ceux qui partent aux États-Unis, en Norvège, en Australie, au Canada… Ils vivent dans des conditions précaires, habitant nombreux dans une seule pièce sans mobilier ou avec des lits superposés, s’ils ont un peu de moyens. Beaucoup d’entre eux ne mangent qu’une fois par jour et ne sont jamais rassasiés. Mais rien ne peut les faire changer d’avis. Pourtant, pour pouvoir partir, il faut que le HCR soit convaincu qu’ils sont réellement en insécurité en Ouganda ou atteint d’une maladie qu’on ne peut soigner que dans les pays occidentaux.
Les hommes, de 25 et 60 ans, discutent à longueur de journée de politique en sirotant un verre d’Obushera, une boisson fabriquée à base de sorgho. Parfois, ils se retrouvent dans les débits de boissons tenus par des Congolais.
Ce sont leurs épouses qui s’activent pour trouver à nourrir leurs familles et aussi leurs enfants qui, pour la plupart, ne vont pas à l’école. Elles font le tour de la ville à pied, marchant des journées entières pour vendre des bijoux, des chainettes en or et des pagnes provenant de RDC. D’autres femmes vont les vendre dans d’autres villes du pays, laissant pour un temps leur famille. Jacqueline Mukambilwa l’explique à une femme qui veut faire la même activité : “On sillonne les rues de la ville, aussitôt qu’on voit des personnes apparemment friquées, on crie pure gold from Congo (‘véritable or de la RDC’). Nous faisons des bénéfices journaliers de 5 a 10$ après avoir parcouru plus de 25 km. Parfois on termine la journée sans vendre et on rentre bredouille”. “Vu le nombre galopant de vendeurs congolais, certains d’entre nous ont commencé à exploiter d’autres marchés : aux postes frontaliers, mais aussi à Juba au Sud Soudan et à Nairobi au Kenya”,’ indique Élisée Ramazani qui travaille avec son épouse.
D’autres mamans congolaises ont opté pour la couture ou le tressage des cheveux. Certains hommes apprennent également des métiers (la coupe-couture, la menuiserie, la coiffure, la conduite de taxi-moto). Mais nombre d’entre eux laissent leurs épouses supporter seules le poids de la famille.

Encouragés par les pasteurs
D’autres hommes choisissent un autre filon : ils implantent un peu partout des Églises dites de Réveil qui fonctionnent dans des maisons de fortune. Ces “pasteurs” débitent des sermons stéréotypés et monotones sur l’espoir de séjourner un jour à ‘’Canaan’’. Même les chants de louange et d’adoration vont dans ce sens. La chanson actuellement à la une est “Tutaenda kanana” (“Nous irons à Canaan” en swahili) que ces adorateurs congolais changent en “Tutaenda Canada” ! Cette chanson fait monter l’ambiance dans ces assemblées : hommes et femmes placent des chaises en plastique sur leur tête symbolisant des valises transportées à l’aéroport international d’Entebbe lors du grand départ.
“Après avoir passé 4 à 5 ans à attendre une réinstallation en Occident, les réfugiés congolais trouvent en ces Églises des lieux de consolation et d’encouragement à persévérer. Ils pensent que pour que leur voyage de Canaan soit possible, il faudra offrir la dîme à Dieu”, affirme un diacre d’une Église qui s’oppose fermement à ce comportement.
Mais les pasteurs qui prélèvent ces dîmes les apprécient beaucoup… Pour conserver leurs fidèles, “ils ont mis sur pied un stratagème, le suivi des membres de l’Église, qui consiste à leur rendre visite régulièrement pour parler d’un sujet biblique. À la fin, le chrétien glisse quelques billets de banque au Pasteur, qui prie pour demander à Dieu d’ordonner maintenant le voyage pour Canaan”, explique un réfugié congolais. Et pas question qu’un autre pasteur tente de prendre un chrétien à un autre, les bagarres ne sont pas loin.
Certaines familles envoient leurs filles, majeures ou même mineures, se prostituer pour ramener de quoi se mettre sous la dent. Sur une avenue de la commune ‘Makindye Division’, des filles de tous âges s’embusquent à la tombée de la nuit à la recherche d’hommes avec qui elles coucheront et dont elles videront les poches. “Il vaut mieux aller vivre en Occident malade que de rester saine en Afrique de misère. C’est ma vie privée’’, rétorquait l’une d’elles à des jeunes qui lui disaient qu’elle allait avoir le sida ou des MST.

Mieux vivre
Jeunes ou vieux, ils vivent tous dans la même obsession, comme Buhendwa Shamavu, appelé Shabadeux, un monsieur de 65 ans qui pense qu’il en atteindra 110 ans s’il part en Australie : “Je préfère souffrir 7 a 10 ans ici à Kampala que de souffrir durant toute ma vie en RDC ’’.
Certains de ces réfugiés ont vendu leurs biens avant de quitter le pays mais, une fois l’argent dépensés, ils vivent dans la misère : “J’ai vendu en mai 2009 ma parcelle à 40 000 $, j’ai été locataire dans une somptueuse maison, j’ai mangé à mon goût et à ma faim. Aujourd’hui, je me retrouve sans argent. J’ai honte de rentrer à Kinshasa. Et qui accepterait de payer les billets d’avion ?”, se plaint Jean-Jacques Kalafula, père de 15 enfants. “Je ne sais plus à quel saint me vouer après avoir soudoyé vainement des agents de différentes organisations pour faciliter ma réinstallation en Occident.”
Seule une poignée de Congolais arrive à partir, mais ils sont toujours nombreux à venir, sans autre raison à cet exil que la recherche d’un bien-être si difficile à trouver chez eux.

Robert Shemamba

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